
Il fut un temps où la hausse du prix du pétrole déréglait les marchés et lâchait la bride de l’inflation. Le fameux choc pétrolier de 1973 et ses conséquences durables sont là pour l’illustrer. En 2021, il pourrait bien se passer la même chose avec les semi-conducteurs qui sont devenus une authentique matière première pour de nombreux objets de la vie de tous les jours.
Le risque est réel à mon avis, du moins à court terme. Il l’est d’autant plus qu’il se combine à une remontée rapide des prix des matières premières engendrée par la reprise économique.
La réaction des gouvernements ne se fait pas attendre et l’administration Biden a déjà annoncé un plan de 37 Mds$. Combiné aux investissements privés, il est probable que cette politique de relocalisation atteigne les 100 Mds$. L’Union européenne s’y joindra probablement bientôt. N’oublions pas que la révolution énergétique repose, elle aussi, sur les puces et les semi-conducteurs.
Voyons un peu comment tout cela s’est enchaîné.
Semi-conducteurs : fabless et flux tendu
Pendant dix ans, l’industrie des semi-conducteurs s’est développée selon deux axes.
D’une part, la plupart des concepteurs ont pris une orientation « fabless », c’est-à-dire qu’ils n’ont plus d’usines et ils se concentrent sur la R&D et le design des puces. Ainsi la plupart des grands noms du secteur (Nvidia et AMD en tête ou encore ARM) ne gèrent plus eux-mêmes leur production, ils la sous-traitent à d’autres entreprises.
La seule exception notable est Intel. Mais, début 2020, Third Point, fonds activiste actionnaire du fondeur américain, l’encourageait à se scinder en deux, considérant que c’était la meilleure piste pour qu’Intel revienne dans la course.
L’idée finalement est simple : une entreprise spécialisée est plus efficace et monétise mieux ses capacités qu’une entreprise intégrée verticalement. De l’autre côté, certains acteurs, dont l’emblématique méga-entreprise taiwanaise TSMC, ont su créer beaucoup de valeur sur l’industrialisation et la production des puces.
L’autre grande théorie, qui ne concerne pas que les semi-conducteurs et qui a posé tant de problèmes pendant la pandémie, c’est celle du « flux logistique tendu ». L’idée est encore une fois très simple : stock minimum.
Les industriels de la production de semi-conducteurs cherchent à coller parfaitement à la demande. Ils centralisent leur production dans quelques giga hubs. Les géants de la fabrication, comme TSMC, ne captent que peu de valeur (faibles marges), mais ils gagnent beaucoup d’argent avec le volume.
Entretenir cette adéquation parfaite entre offre et demande est d’une complexité extrême et le moindre petit caillou peut venir gripper la chaîne.
Ces deux orientations stratégiques, flux tendu et fabless, ont pris en pleine face le caillou COVID-19. Les chaînes de production et les flux de marchandises ont été totalement stoppés pendant des mois et, avec les confinements, les besoins des consommateurs ont changé…
Une pandémie qui a désorganisé la production
Nous approchons aujourd’hui des 100 % d’utilisation des usines de semi-conducteurs et les changements ultra-rapides dans nos consommations ont rendu les chaînes de fabrication fragiles.
Utilisation des chaînes de production
Source : VSLI Research
Mais c’est surtout l’industrie automobile, très cyclique, qui vient déstabiliser la demande de semi-conducteurs. Elle a largement déstocké pendant la crise avant de repartir au premier semestre, et demande donc des composants pour restocker. Les fabricants américains annoncent que la pénurie pourrait réduire leurs ventes de 20 %.
Il faut bien comprendre que les voitures modernes contiennent une quantité faramineuse de puces électroniques.
Dans le secteur des semi-conducteurs automobiles, la reprise se fait bien en V et la tendance haussière qui était bien installée est repartie de plus belle
Ajoutons à cela qu’une usine de puces informatiques est l’actif industriel le plus complexe et le plus cher à développer et maintenir dans le monde de l’industrie, et vous comprendrez que nous sommes dans une situation qui devrait durer encore un moment.
On ne construit pas comme ça une nouvelle usine. Et augmenter la production ne se fait pas non plus en appuyant sur un bouton. Il faut près de six mois, ne serait-ce que pour augmenter la production… Je ne vous parle même pas de construire de nouvelles chaînes de production, auquel cas il faudra plutôt prévoir deux à trois années.
Nous sommes loin d’une industrie ultra-réactive. Quand il y a des stocks et un minimum d’harmonisation dans la gestion de ce « flux tendu », tout roule.
Mais, comme toutes les industries, les fondeurs ont arrêté d’investir début 2020 en attendant de voir ce qu’il allait se passer. Et il faut maintenant piloter le TGV tout en ajoutant des rails. Et, en plus, le TGV voit sa vitesse augmenter. On a beau être un leader mondial, cela demeure compliqué…
Enfin, la production est également tributaire des aléas climatiques…
Si la météo s’y met elle aussi
Le récent épisode de froid au Texas a également désorganisé la production. Le froid extrême et la mauvaise anticipation ont conduit le réseau électrique de l’Etat au blackout. [Ray en parle ici…] Or, Austin est un des grands pôles de la production de semi-conducteurs aux Etats-Unis. On y trouve notamment une usine Samsung, une usine NXP Semiconductors et une usine Infineon Technologies.
Des usines arrêtées mettent également du temps à redémarrer. Pour tous ces acteurs, la perte de production pourrait être conséquente, car les usines ont dû s’arrêter en catastrophe et on ne remet pas en route comme ça un cycle de production.
Mais c’est surtout le titan TSMC qui semble être en difficulté actuellement. De son côté, c’est la pénurie d’eau qui lui pose un grave problème ! Un comble, il n’y aurait pas eu assez de typhons ! Et le gouvernement taiwanais limite actuellement l’utilisation de l’eau.
Or, la production de puces nécessite de grands volumes d’eau, à la fois dans le cycle de production mais aussi dans le cycle de nettoyage. TSMC consommerait plus de 10 % de la ressource à lui tout seul dans le nord du pays. Il faut voir une usine de semi-conducteurs comme une vaste salle blanche qui se doit d’être totalement saine en permanence sous peine de voir la production diminuer en qualité.
Et les récentes technologies de gravure par UV extrême1 qui permettent d’atteindre des finesses de 3 nm sont encore plus consommatrices. La consommation de TSMC aurait augmenté de presque 50 % ces dernières années.
Résultat, TSMC est contrainte d’importer de l’eau ! Déplacer de l’eau en camion risque encore de faire augmenter les coûts… Bref, c’est un point qu’il faudra également surveiller.
Inflation induite
Depuis que cette pénurie se matérialise, et vous avez vu que la tension est forte et pourrait s’aggraver, les bons du Trésor US montent et retrouvent des niveaux pré-crise.
Je ne pense pas que nous risquions de subir une hyperinflation, n’exagérons rien, mais il est très probable que cette inflation induite par le coût de la matière première non cotée semi-conducteur ait des répercussions sur l’économie globale, avec des gagnants et des perdants.
C’est une situation que l’investisseur peut exploiter et nous vous proposerons un dossier dédié dans le prochain numéro mensuel.
Comme en Bourse, le timing est souvent essentiel, nous vous proposerons un live le 10 mars à 11 heures pour vous présenter notre plan d’attaque. Il débouchera sur notre prochain dossier mensuel où nous retiendrons une valeur à mettre en portefeuille.
Mais, d’ici là, vous aurez de nombreuses idées d’investissement et une vision claire des entreprises qui pourraient être fortement impactées par la pénurie qui, je le rappelle, devrait bien durer quelques mois.
A notre bonne fortune,
Arthur Toce
1 Voir ici https://opportunites-technos.com/les-uv-extremes-la-prochaine-revolution-des-microprocesseurs/
et là https://opportunites-technos.com/les-uv-extremes-vitrine-technologique-ou-opportunite-industrielle/
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