Cher lecteur,
C’est le vendredi des « 3 sorcières », et il nous laisse sur un sentiment pour le moins paradoxal…
D’un côté, il faut remonter dix séances en arrière pour retrouver la trace d’une hausse des indices. De l’autre, le terme boursier d’août s’achève pourtant sur une nette progression de Wall Street comme des places européennes, avec plusieurs records inscrits au passage – entre les 10 et 13 août.
Autant dire que cela paraît déjà loin.
Depuis, l’ambiance a changé.
Le S&P 500 vient de reculer à quatre reprises en une semaine – une séquence que l’on n’avait plus vue depuis la période du 22 au 26 juin. Pourtant, l’indice ne s’est éloigné que de 2 % de son record des 7 800 points.
Même constat à Paris : le CAC 40 vient d’aligner une huitième séance de baisse consécutive, sa plus longue série depuis la mi-mai. Malgré cela, la perte cumulée ne dépasse pas 3 %.
L’Euro Stoxx 50, lui, signe un impeccable 5 sur 5… à la baisse. Mais là encore, les dégâts restent contenus. A peine 2 % de repli.
Bref, les écrans virent au rouge depuis plusieurs séances, mais les indices, eux, refusent encore de vraiment décrocher.
Gérants de fonds actions et analystes techniques arrivent d’ailleurs au même constat : début août, les marchés avaient enchaîné jusqu’à dix séances de hausse, quasiment sans faute, engrangeant au passage entre 5 % et 6 %.
Depuis, ils n’ont rendu qu’à peine la moitié de ces gains, même dans le scénario le moins favorable.
Un problème ? Quel problème ?
Et jusqu’à jeudi, aucun véritable signal de stress ne transparaissait du côté de la volatilité. En effet, mercredi soir, le VIX flirtait encore avec ses plus-bas annuels, à 14,8 points – le fameux « indice de la peur » affichait exactement le même niveau qu’au 31 décembre 2025. Il achève finalement la semaine autour de 15,7 points, soit une hausse d’environ 10 %. Un écart presque anecdotique à l’échelle du VIX – et certainement pas de quoi faire trembler Wall Street.
En clair : les indices reculent, mais pour l’instant, personne ne court vers les sorties.
Le message que semble nous envoyer le VIX – véritable boussole des gérants actions comme des algorithmes de suivi de tendance – est simple :
- les taux d’intérêt s’enflamment ? Pas de problème ;
- le Trésor américain voit qu’il y a le feu et sort les extincteurs ? Pas de problème ;
- les achats boursiers à crédit ont franchi le cap des 1 600 Mds$ ? Pas de problème ;
- les leviers spéculatifs sont les plus massifs de l’histoire des marchés ? Pas de problème ;
- l’IA génère une quantité massive de dettes ? Pas de problème ;
- le coût de l’assurance crédit (CDS) explose sur ces mêmes dettes ? Pas de problème ;
- la Chine fait mieux et moins cher qu’OpenAI et Anthropic ? Pas de problème ;
- il n’y a pas assez d’énergie pour les data centers ? Pas de problème ;
- crise énergétique historique ? Pénuries d’engrais ? Pas de problème ;
- Trump déclare qu’il a gagné la guerre et proclame le détroit d’Ormuz « territoire américain » ? Pas de problème ;
- aucune solution diplomatique dans le Golfe, Trump menace de bombarder Oman ? Pas de problème ;
- Trump promet les pires représailles économiques à quiconque soutient l’Iran ? Pas de problème ;
- un nouvel affrontement commercial Chine/USA se dessine ? Pas de problème.
Pour résumer, un tel degré de déni pourrait presque sembler pathologique. Mais Wall Street en raffole. C’est même ainsi qu’il parvient à faire disparaître ses problèmes – justement… au moins en apparence.
Et au déni vient désormais s’ajouter une autre arme, tout aussi efficace : la manipulation des esprits.
Le pétrole sur une poudrière
Alors que les médias s’apprêtaient à faire leur « une » sur le franchissement du cap des 40 000 Mds$ de dette ce jeudi, Donald Trump a réussi à détourner les projecteurs vers ce qu’il présente comme « l’opération économique la plus écrasante jamais entreprise contre un pays ».
Son objectif est clair : faire de l’Iran l’un des pays les plus sanctionnés de la planète, reléguant Cuba et la Corée du Nord au second plan.
Téhéran a aussitôt contre-attaqué, dénonçant « une simple tentative de détourner l’attention du public américain des crises financières internes », en pointant notamment la dette, l’envolée des taux d’intérêt et l’effondrement de la Réserve stratégique américaine de pétrole.
Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, n’a pas manqué d’enfoncer le clou en dénonçant « le terrorisme économique américain », qu’il accuse de menacer à la fois l’économie mondiale et la souveraineté des Etats. Autrement dit, pendant que la dette américaine franchit un nouveau mur symbolique, Washington s’emploie surtout à braquer les regards ailleurs.
La Chine, clairement dans la ligne de mire d’éventuelles sanctions visant les partenaires commerciaux de l’Iran, pourrait décider de compliquer sérieusement la tâche de l’administration Trump. Pékin dispose pour cela d’une arme redoutable : restreindre les exportations de certains métaux critiques sur lesquels elle exerce un quasi-monopole.
Mais si Donald Trump veut aller jusqu’à geler totalement les exportations de pétrole iranien, le remède pourrait vite coûter très cher. Car où la Chine ira-t-elle chercher les quelque 2 millions de barils par jour que lui fournissait Téhéran ?
Le manque à gagner pourrait être d’autant plus explosif que Pékin pourrait parallèlement revenir massivement sur le marché pétrolier. La Chine puise actuellement dans ses stocks stratégiques. Si elle décidait de les reconstituer, la demande supplémentaire pourrait atteindre jusqu’à 4 millions de barils par jour.
De quoi transformer une offensive contre l’Iran en puissant accélérateur de l’inflation mondiale.
Soustrayez 2 millions de barils iraniens, ajoutez 4 millions de barils de demande chinoise, puis incorporez l’arrêt des exportations russes de diesel… Le cocktail devient franchement explosif. A la clé : une nouvelle flambée des prix des carburants à l’échelle mondiale, avec un Brent qui pourrait rapidement repasser au-dessus des 100 $ le baril – potentiellement dès les prochains jours.
Le consommateur en panne sèche
A ce propos, j’ai relevé un prix de 2,91 € le litre pour du diesel premium sur l’autoroute A10, entre Paris et Rennes. A ce rythme, le cap très symbolique des 3 € le litre n’est plus très loin… Et il devrait faire grincer quelques dents.
Il faut y ajouter le gaz, dont le prix est en train de dépasser son pic de fin mars, au pire moment possible. L’Europe comme l’Asie risquent d’avoir les plus grandes difficultés à reconstituer leurs stocks avant l’hiver, alors que des dizaines de pays développés accusent déjà un retard considérable sur leur calendrier habituel.
Les consommateurs n’en ont donc probablement pas fini avec la hausse de leur facture énergétique.
Et les premiers effets commencent à apparaître dans la consommation américaine. Walmart vient d’en fournir une illustration préoccupante : ses ventes du deuxième trimestre déçoivent, tandis que ses prévisions pour le second semestre inquiètent franchement les marchés.
L’énergie chère ne reste jamais très longtemps cantonnée aux pompes et aux factures de gaz… Tôt ou tard, elle finit aussi par se retrouver dans le panier du consommateur.
Les ménages américains commencent donc à serrer la vis. La hausse des prix des carburants, des frais d’études supérieures et des dépenses de santé ampute de plus en plus lourdement leur budget et les oblige à revoir leur train de vie à la baisse.
Le plongeon de 24 % d’Advance Auto Parts jeudi en apporte une autre illustration. Le spécialiste des pièces détachées automobiles a publié des ventes inférieures aux attentes, assorties de prévisions sous le consensus du marché.
Un signal supplémentaire de fragilisation du secteur automobile : les ventes ralentissent et, face à un crédit devenu trop cher, de nombreux ménages préfèrent tout simplement repousser leur décision d’achat. Quand financer une voiture devient prohibitif, le consommateur ne négocie plus, il attend.
Un timide espoir de détente était apparu mercredi, avec l’annonce d’une stratégie de soutien du Trésor américain aux émissions de dette à 10 et 30 ans – un dispositif qui sera « amplifié » cet automne, a encore précisé Scott Bessent jeudi sur CNBC.
Mais la détente n’aura pas duré…
A la surprise générale, le rendement du 10 ans américain a rebondi ce jeudi de 5,5 points de base, à 4,708 %. Le 30 ans a gagné 5,6 points, à 5,25 %, tandis que même le 2 ans s’est retendu de 2,1 points, à 4,19 %.
Les valeurs minières en embuscade
Avec un pétrole en hausse de 5 % en cinq séances et des taux longs qui remontent vers des niveaux inconnus depuis vingt ans, la semaine aurait dû virer au cauchemar pour les métaux précieux.
C’est exactement l’inverse qui s’est produit.
L’or a bondi de 5 % et a franchi les 5 600 $, tandis que l’argent s’est envolé de 8 % vers 69,7 $ – soit près de 20 % de hausse depuis le 3 août.
La vieille relation inverse entre taux d’intérêt et métaux précieux vient donc de voler en éclats.
Pourquoi ? Tout simplement parce que les marchés commencent peut-être à prendre conscience d’un phénomène beaucoup plus profond : l’accumulation des dettes (Etats, entreprises, ménages) semble avoir atteint ce seuil invisible, impossible à dater à l’avance, à partir duquel ce qui paraissait soutenable hier cesse brutalement de l’être aujourd’hui.
Et quand la confiance dans la dette commence à se fissurer, l’or n’a plus besoin de la baisse des taux pour monter. Il n’y a tout simplement plus assez d’épargne disponible sur la planète pour absorber cette montagne de dettes.
Les banques centrales n’ont alors plus beaucoup d’options. Elles finissent par monétiser, à la japonaise. En clair, elles actionnent la planche à billets, créent de la monnaie ex nihilo… et diluent mécaniquement la valeur de celle qui existait déjà. Or, dévaluer délibérément la monnaie pour éviter la désintégration des marchés obligataires, c’est précisément le type d’environnement inflationniste contre lequel l’or et l’argent servent de rempart.
Les valeurs minières pourraient donc bien devenir les stars de l’automne.
Avec une réserve, tout de même : le risque de « chute par contamination » si une vague de liquidation venait à frapper les actifs les plus spéculatifs. On pense notamment aux composantes du SOXX, mais aussi aux groupes lourdement endettés comme Oracle ou Meta.
Dans ce genre de marché, même les bons élèves peuvent être entraînés dans la chute des cancres.
La « bulle de tout » dans le viseur
Cette semaine s’achève sur le signal le plus net de ce basculement psychologique qui s’opère chez les investisseurs les plus affûtés : ils se tournent vers les métaux précieux et les actifs tangibles (gaz, pétrole, cuivre) tandis que la majorité continue de s’enfermer dans le déni.
Un déni qui rappelle furieusement mars 2000, au sommet de la bulle Internet, ou octobre 2007, à la veille de la crise des prêts subprime. Le réveil des « permabulls » pourrait donc être brutal… 2026 ressemble de plus en plus au point culminant de la « bulle de tout ».
Et cet été 2026 présente, du point de vue graphique, d’étranges similitudes avec l’été 1987 : un plafonnement des indices qui se dessine entre juin et septembre, des volumes qui se contractent, un nombre de « locomotives » de plus en plus réduit… tandis que la remontée des taux rogne inexorablement la prime de risque offerte par les actions.
Quand les indices ne tiennent plus que grâce à une poignée de champions, pendant que le coût de l’argent grimpe, l’équilibre devient nettement plus fragile.
Tous les ingrédients d’un éclatement de bulle semblent désormais réunis – avec, en prime, une bonne dose d’amnésie collective.
A ce stade, il devient indispensable de garder en tête les principaux seuils de retournement. S’ils venaient à céder, le renforcement des couvertures ne serait plus une option, mais une nécessité. A surveiller tout particulièrement en cas de cassure :
- les 8 430 points sur le CAC 40 ;
- les 6 390 points sur l’Euro Stoxx 50 ;
- les 25 430 points sur le DAX 40 ;
- les 7 350 points sur le S&P 500 ;
- les 28 500 points sur le Nasdaq-100 ;
- les 4 750 points sur le MSCI World.
Bonne rentrée à ceux qui reviennent de vacances.
L’or et l’argent viennent de repartir à la hausse, mais il n’est pas trop tard pour se préparer à une correction majeure des marchés – qu’elle vienne du Japon ou de Wall Street. Car si les métaux précieux commencent à envoyer le bon signal, les grands indices, eux, pourraient bientôt envoyer le mauvais…
Et pour finir, mon point hebdomadaire en vidéo :
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Bonne fin de semaine,
Philippe Béchade
La Lettre des Affranchis
